Au pays du ciel bleu

Pour survivre dans le désert de Gobi une semaine il faut des vivres. Beaucoup de vivres.
Trois kilos de riz- quatre boîtes de thon- un gros bocal de cornichons- deux kilos de pâtes- un kilo d’oignons- de l’ail- une palette de bières- trois saucisses allemandes- deux boîtes de sauce pesto- quatre de sauce tomate-  du sel- de la farine- six boîtes de maïs- quatre concombres- un pot de confiture- du café- du pain- quelques carottes- et de l’eau. Beaucoup d’eau. Car le désert ne pardonne pas, et l’eau est une denrée rare dans ces contrés hostiles…

Lundi 11 août, 9h04
Jour 1
. Je crois que nous sommes fin prêts. Départ plein sud avec Iggy notre chauffeur mongol. 22 jours devant nous pour sillonner ce vaste pays qu’est la Mongolie. Pour ce voyage nous serons cinq, en comptant le chauffeur- une autre française s’est jointe à notre groupe de trois.
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Notre véhicule ? Un gros van de couleur grise, robuste et spacieux, bien qu’un peu raide aux niveaux des suspensions ; fabrication russe oblige. Increvable ces machins-là. Tant qu’on sait mettre les mains dans le cambouis et passer sous le véhicule régulièrement pour l’entretenir comme il se doit. Le véhicule parfait pour un pays qui ne comporte uniquement 3 000 kms de routes goudronnées. Iggy arpente les routes avec depuis 19 ans maintenant, et dès le premier soir, il ne manque pas d’enlever l’une des roues et de taper dessus à grands coups de marteau. Chaque soir, il bichonne son véhicule, c’est un peu son péché mignon.

Après avoir laissé Oulan-Bator derrière nous et rouler plusieurs heures, le paysage se fait de plus en plus aride. Quelques formations rocheuses font leur apparition dans le décor. Endroit rêvé pour perdre son téléphone. La pilule avalé, on finit par s’arrêter dans un bel endroit et levons le camp. Première nuit sous la tente aux portes du Gobi. Pas un bruit. Le calme plat.

Nous reprenons la route et le paysage alterne entre grands espaces rocailleux et arides, et immensité sableuse avec quelque herbe brulée par le soleil.
Mais heureusement le désert de Gobi nous réserve bien des surprises plus belles les unes que les autres.

Première rencontre avec les ninjas, ces travailleurs illégaux qui sillonnent le pays à la recherche d’or. Un véritable fléau pour le gouvernement, ces derniers laissant derrière eux déchets toxiques à ciel ouvert et terrains ravagés.

Plus tard dans la soirée, Iggy se joint à nous pour une partie de carte et tient à nous faire découvrir le jeu national. Après quelques minutes de jeu et d’incompréhension se lisant sur le visage de chacun de nous,  je commence à comprendre. Le jeu auquel nous jouons depuis quelques minutes n’est autre que le Durak, ce même jeu auquel je m’étais frotté lors de mon voyage à bord du transsibérien. Ce n’est pas gagné, mais sous sommes quatre à tenter de comprendre, et après 15 minutes de jeu, nous parvenons à percer le mystère. Après 1h de jeu nous sommes devenus des experts !
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Jour 4. Voilà déjà plusieurs heures que nous roulons dans l’immensité du désert. Du vide et toujours du vide. A perte de vue. Allons-y à coup de statistiques : Le désert de Gobi, c’est un tiers du pays tout entier, soit à peu près la taille de la France. Sauf qu’à la place de la Bretagne, de la tour Eiffel et de la côte d’azur, c’est le vide. 100 kms devant nous : rien. 60 derrière nous : encore et toujours du rien.  Le désert dans son immense nudité.

Après des centaines de kms de plaines désertiques où nous croisons les premiers chameaux et faisons la rencontre des pikas, ces étranges animaux aux oreilles rondes et au corps de lapin, nous approchons d’un massif montagneux: la vallée de Yoliin Am. Un superbe canyon s’enfonce sur plusieurs kilomètres au milieu des montagnes vertes. Un choc après ces jours de désert. Mais ne nous méprenons pas, nous sommes toujours au cœur du Gobi. D’ailleurs nous roulons à présent en direction d’un tout autre paysage : les dunes de Khongorlin, dont l’une des plus hautes au monde soi-disant. Il nous faut la gravir, la vue doit être imprenable depuis les cimes. Et en effet après quelque effort, nous sommes dûment récompensés. Rencontre avec une famille mongole au sommet qui nous apprend l’art de faire chanter les dunes. Tous à terre, et c’est parti pour dévaler la pente sur les fesses. Les mouvements et la bonne inclinaison de la dune font rentrer le tout en résonance : du drone organique en soit. Impressionnant.

Au sommet des dunes chantantes

Au sommet des dunes chantantes

 

Naadam: Course de chevaux

C’est également dans ce paysage irréel qu’un Naadam se
tient les jours où nous y sommes.
Le Naadam, c’est la fête nationale mongol lors de laquelle de virils athlètes s’affrontent lors de combats de lutte, de course de chevaux et de tir à l’arc.

Arrivée sur place, le lieu ressemble à un mélange entre un rassemblement de tunning et une teuf improvisée en plein désert. Véhicules garés en cercle, les cavaliers circulent au milieu de ce rassemblement étrange tout en côtoyant d’autres nomades en habit traditionnel sur leur moto.
Un peu plus loin, quelques mongols forts bien bâtis déambulent en slip tandis que les hauts parleurs crachent leur musique abrutissante.
Est-ce que le soleil tape si fort dans ces latitudes?

Les premiers combats commencent. Pas de catégorie de poids en Mongolie, les plus lourds sont souvent les meilleurs. Puis tout le monde se dirige un peu plus loin, vers la ligne d’arrivée de la course de chevaux. Course d’une quarantaine de kilomètres qui rallie les dunes jusqu’au point d’arrivée. Une cinquantaine de chevaux montés à cru par des enfants entre 6 et 12 ans lancés à plein galop défilent durant plusieurs minutes devant nous. Les bêtes sont épuisées. Un bien beau spectacle, mélange entre traditions et événement sportif.

Bayanzag

Bayanzag

Jour 6. Une croûte, mélange de crasse et de sable commence à se former à la surface de notre peau. Nos réserves d’eau sont au plus bas et le besoin d’une bonne douche se fait de plus en plus pressant. Nous avons quitté les roches rouges de Bayanzag depuis plusieurs heures sans apercevoir aucune traces de dinosaures ou de fossiles.Au loin à l’horizon, un grand lac entouré de majestueuses montagnes fait son apparition. Des roseaux semblent se dessiner à sa surface.
L’image ondule, devient floue et se déforme. Le lac n’est plus que sable. Saloperie de mirage ; Il est grand temps pour nous de quitter le Gobi !
Heureusement, nous n’avons pas croisé le monstre du Gobi durant ce court séjour, et n’avons pas été contraint de manger du serpent comme Slawomir Rawicz nous le décrit dans son livre “A marche forcée”.

Depuis le début du voyage nous faisons entièrement confiance à notre chauffeur, que ce soit sur l’itinéraire ou sur les lieux de campement. Comment se repère-t-il dans le désert ? Comment choisit-il toujours la bonne piste ? Point de boussole, de carte et encore moins de GPS. Tout dans la tête. Un point de repère si l’on est totalement désorienté et que le soleil ne brille pas : observer les yourtes. La porte se trouve toujours du côté sud.
Seulement quelques arrêts pour bidouiller un peu le moteur et les roues, et un arrêt un peu plus long pour faire un peu de rafistolage à la soudure à l’arc dans un garage. La came russe, ça tient le coup longtemps, c’est du solide y’a pas à dire.

Après plusieurs heures de route, le Gobi n’est plus qu’un lointain souvenir. Le sable et l’aridité ont laissé place à la verdure, aux steppes et aux rivières : nous entrons en Mongolie centrale. Ravitaillement fait au village, nous faisons halte aux abords d’une rivière. Tout la monde à l’eau avant que le soleil ne se couche. Fichtre que cela fait du bien de faire trempette!

Ce soir, notre chauffeur n’en peu peux plus de manger nos légumes et tient à nous faire découvrir la cuisine mongole. Et qui dit cuisine mongol dit MAX; de la viande bien sûr.

Iggy, notre chauffeur

Pour se procurer de la viande dans le pays il y a plusieurs façons.
La première est de demander à un pasteur nomade d’acheter directement l’une de ses bêtes. L’assommer d’un coup de marteau sec. Inciser au niveau de la gorge. Plonger la main à l’intérieur et compresser l’aorte franchement.
Quelque secondes plus tard la bête meurt, quasiment sans aucune goutte de sang. Propre, rapide et efficace.
Plus qu’à la dépecer, la découper, offrir quelques morceaux à la famille (les abats par exemple) et stocker le tout. Pas de frigo par ici, il suffit de faire sécher la viande afin qu’une croute se forme à la surface.

La seconde est d’aller au supermarché acheter un sac de viande en priant que le congelo ne soit pas trop tombé en panne ces derniers temps.

Pas de chichis, « what you see is what you get ». En clair on ouvre les yeux, on regarde le sac et on le prend ou on en choisit un autre. Du faux filet, des côtes ? Un peu de tout mélangés finalement. De la viande c’est de la viande par ici.

Pour cette fois nous choisirons la seconde méthode ; nos âmes pures et hypocrites d’occidentaux n’ayant pas le cœur et le courage d’abattre une pauvre chèvre sans défense.

Comme souvent notre chauffeur stoppe le véhicule. A chaque fois c’est la même histoire, et on se demande tous s‘il y a un souci avec le van. Repartirons repartirons nous pas ? Il ramasse une planche appartenant au ranch devant lequel nous sommes arrêtés. Etrange comme coutume. Ca y’est nous avons compris, ce n’est rien que pour allumer le feu. Avec un peu d’essence siphonné dans le van pour faire partir le tout cela va de soi.
Je pars à la recherche de bouses séchées dans le but d’entretenir le feu pendant que Tristan et Iggy préparent la viande. Notre chauffeur distribue les tâches à chacun et donne ses instructions.

Recette du Khorkhog :
De la viande donc (plus il y a de gras meilleur c’est !)
Des pommes de terre et du chou
Des oignons et quelques gousses d’ail
Des pierres chaudes
De l’eau

Khorkhog !!!

Laissez chauffer quelques pierres dans le feu (que vous aurez pris soin d’entretenir en faisant cramer quelques bouses séchées)
Coupez grossièrement la viande. N’ayez pas peur d’y aller franchement au tournevis. Gardez toutes les parties : le cou, le dos, les côtes, le gras.
Mettez le tout dans de l’eau. Rajoutez-y les pierres brulantes. Rajoutez l’oignon coupé en morceaux ainsi que les gousses d’ail par-dessus.
Ajoutez les pommes de terre coupées en morceaux, puis terminez en recouvrant de feuilles de chou de façon hermétique.
Mettez le tout sur le feu, en vous assurant de bien couvrir le tout afin de cuir à l’étouffé.
30 minutes de cuisson.
Gardez le bouillon et remplissez des bols. Mettez les légumes d’un côté et la viande de l’autre.
Accompagnez de thé au lai salé. Dégustez. Savourez !

En Mongolie lorsque l’on mange de la viande on oublie tout ce que nous a appris notre maman durant notre enfance.
On prend les morceaux de viande et de gras à pleine main et l’on rogne les os tel des bêtes affamées.
Aux premiers abords quelque peu répugnant, le gras s’avère être un délice. Rien à voir avec le gras que l’on enlèverait d’un morceau en France. Du bon gras somme toute. Pour peu que l’on ferme les yeux sur le diabète qui nous pend au nez. Et le bouillon…succulent! Idem. Si vous faites un régime vous pouvez l’oublier celui-là.

Un petit verre de vodka pour faire passer le tout, et je pars me coucher, reput.

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Parc de Naiman Nuur

Après des heures et des heures de piste, nous approchons enfin du parc national de Naiman Nuur avec ses grands espaces typiques de Mongolie centrale et sa belle cascade. Un petit paradis terrestre où l’Okhon serpente le long de la vallée tandis que chevaux, yacks et autres bêtes paturent au loin dans les plaines. Finalement la Mongolie c’est un peu comme l’Auvergne en 50 fois plus grand! Je m’y sens comme à la maison.

C’est dans cette région que nous décidons de partir à cheval deux jours- dans la région protégée des huit lacs, à une vingtaine de kms au sud. Notre guide semble très fatigué, tout comme nos chevaux d’ailleurs, mais la ballade n’en est pas moins plaisante, et puis pour 6 euros la journée on ne va tout de même pas se plaindre.
Après quelques heures de cheval, nous arrivons au premier lac et restons avec une famille pour la soirée et passer la nuit en yourte. Quelques buuz dans du lait chaud nous sont servis vers 16h30, ce qui s’avèrera être notre dîner. Cela nous parait bien maigre à première vue, mais nous nous remémorons les paroles de la gérante de l’auberge à Oulan-Bator : « La famille vous donne ce qu’elle a. Parfois cela peut être un repas complet avec de la viande, du fromage, du thé, etc. Mais parfois ce n’est pas grand-chose. ». Soit, mais pour 10 000 tougriks on espérait un peu plus en quantité.

Puis vient la traite des yaks un peu plus tard dans la soirée. La famille nous cède finalement sa yourte. Tous au sol, alignés sur le tapis, nous fermons les yeux et nous endormons en silence.

Ballade vers un autre lac le lendemain, avant de revenir tranquillement à notre point de départ. Enfin tranquillement si j’ose m’exprimer. Un orage monumental éclate sur le chemin du retour. Du vent, une pluie battante, et même de la grêle. En un rien de temps nous somme trempés.

La traite des yaks

Notre périple continue au fil des jours, traversant volcans, monastères, et grands lacs. Tantôt logeant en tente dans la nature, et d’autres fois en yourte aux cotés des familles nomades. Les soirées passent lentement en jouant au Durak avec les personnes rencontrées sur notre chemin, avant de se terminer dehors au coin du feu à observer les étoiles qui brillent par milliers. Parfois la lune se lève face à nous, pleine et majestueuse tel un mirage surgissant de la nuit. Les nuits sont fraîches et les soirées ne s’éternisent pas. Chacun tombe alors dans un profond sommeil en un rien de temps.
Carine devient notre photographe Polaroid officiel des enfants et familles mongols. L’immense joie de posséder une photo d’eux sur leur cheval se lit aisément sur leur visage, et souvent tout le monde rapplique pour demander une photo de famille.
Une petite fille nous observe nous éloigner de chez elle, un sac plastique dans la main gauche. C’est un sac remplit d’abats. Son frère lui, suce un morceau de gras. Et oui ici les gamins sont élevés non pas au biberon mais au gras et au fromage de yak!

Terkhiin Tsagaan Lake (White Lake)

Terkhiin Tsagaan Lake (White Lake)

Lors d’une après-midi pluvieuse, nous nous lançons dans la confection de khushuurs à la chaleur du poêle. Le lendemain midi, c’est atelier buuz. Mêmes ingrédients, même recette, mais cette fois ci les beignets sont cuits à la vapeur et non frits dans l’huile.
Point de chèvre cette fois, c’est de la viande de yak que nous nous sommes procurés la veille.

La viande ici c’est un peu particulier. On se renseigne un peu à droite à gauche. Est-ce qu’il y a en a dans cette ville ? Qui en a ? Où doit-on aller ? Apparemment la troisième maison à droite en a ! Pour finir par en acheter dans les endroits les plus insolites. Comme dans une camionnette…
Après avoir passé la ville de Moron, me voici de retour en territoire chamanique, aux abords du lac Khovsgol. Les ovoos sertis de foulards bleus jonchent les montagnes environnantes, et la petite ville de Khasgal aux toits colorés marque l’entrée du parc national. Du bleu, de l’orange, du rouge, toute une palette de couleurs se tourne vers le ciel bleu de Mongolie. Cette région se révèle être d’une grande diversité en terme de culture.

Le chamanisme, très présent, se fait ressentir à la vue des multiples ovoos colorés. Contrairement à son homologue d’Amérique du Sud, les rites se pratiquent sans recourt à quelque substance chimique ou naturelle, naturellement perché ces mongols…
Un peu plus au nord du lac, à quelques jours de cheval dans la taïga, la communauté des tsaatanes subsiste encore avec leur élevage de rennes et leurs tipis semblables à ceux des indiens d’Amérique.  A peine plus de 400, ils sont hélas devenus l’attraction touristique “authentique” de la région.
Encore plus au nord, à la frontière russe, on retrouve la population des bouriates, présente également aux abords du Baïkal.
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Nous voici sur la rive ouest du lac pour quelques jours à se balader dans les montagnes environnantes. C’est à la boussole que nous nous enfonçons dans l’épaisse taïga dans le but de gravir le sommet derrière. Vue imprenable sur le lac dont nous ne pouvons apercevoir le bout.
Le lac Kovsgol. Excellent spot également pour une randonnée à cheval. Cette fois-ci le mien est en forme, et après des débuts quelque peu timides, part au galop à la moindre occasion. Quel sentiment de liberté que de galoper sur les rives du Kovgol. Mon tout premier galop. Et celui-ci se réalise sur un cheval mongol dans un décor de rêve.

Dans les environs du monastère d'Amayarsgalan

Dans les environs du monastère d’Amayarsgalan

Enfin nous passons quelques jours au monastère bouddhiste d’Amayarsgalan pour conclure paisiblement ce périple.
Alors que Tristan coupe du bois à la hache, à quelques mètres de lui un autochtone l’observe dubitatif. D’abord intrigué, il reprend rapidement son activité qu’il avait laissé quelque instant auparavant, imperturbable. Brûler au chalumeau une tête de mouton coupée. La famille se nourrira de celle-ci pour le déjeuner.

Oulan Bator se rapproche de plus en plus, et l’on ne tarde pas a apercevoir devant nous une épaisse couche de pollution flotter dans l’atmosphère. Le véhicule est plein de nouveaux trésors amassés au fur et à mesure du voyage par Iggy : Des kilos de fromage séchés, 50 L d’eau pure aux vertus curatives, un mouton entier découpé en morceaux la veille, un morceau de pare-choc, des bûches, un poêle…

Carine et Tristan viennent de repartir direction la France. Me voici seul à nouveau.
Demain matin, je prendrai place à bord du Transmongolien direction Pékin, où j’ai rendez-vous avec Carl un ancien collègue/client du boulot.

Photo de famille

Photo de famille